Tapi dans l’ombre de nos angoisses les plus profondes, le Loup et ses grandes dents est sans aucun doute l’être qui a le plus nourri les peurs de notre imaginaire. Nous avons tous tremblé à l’écoute du petit Chaperon Rouge, pleuré à la fin de la Chèvre de Monsieur Seguin, crié à la fin de Pierre et Le Loup, et vilipendé la cuistrerie des 2 premiers petits cochons. Le Loup concentre toute notre Peur et l’enfant de cette dernière : la Haine. Contre cet ennemi public numéro un, nous sommes tous unis : papa, maman, les enfants, les copains.
Pourtant une observation succincte de l’actualité du 21e siècle nous assène une dramatique évidence : les attaques de Loups se font rare. En tout cas plus rare que le tabassage d’immigrés ou les accidents de voiture en revenant bourrés du Macumba Beach Club. Une raison explique cela : l’Homme a tué le Loup. Barjavel l’explique très bien dans sa Faim du Tigre : l’Homme a patiemment annihilé l’ensemble de ses prédateurs, et en est désormais réduit à s’exterminer lui-même.
Mais que deviennent nos Contes, nos repères et notre unité contre le Mal…sans Grand Méchant Loup tapis au fond des bois ? Nous avons dû trouver d’autres Loups. Mais n’est pas Loup qui veut. Intemporel, il traverse les siècles. A l’affût, il est prêt à nous sauter à la gorge à tout instant. Fourbe, il se déguise pour se glisser parmi nous. Social, il se déplace en meutes. Un petit florilège de nos Loups, bien évidemment incomplet.
Intemporel : le Juif
De tous les Loups le Juif est sans conteste celui qui a traversé l’Histoire avec la plus grande régularité. Toujours honni, parfois discret mais jamais oublié, il est sans conteste le peuple élu pour être haï. Communauté qualifiée « déicide » dès le 6e siècle, banquiers abhorrés au 12e siècle…lorsqu’en 1348 la peste Noire décima plus d’un tiers de la population européenne, on accusa ces satanés mangeurs d’enfants. On s’éclaira alors au Juif pendant les bals populaires, et – accessoirement – on se répartit leurs richesses.
Au 19e, fuyant les progroms de Russie, une vague de migrants Juifs va inonder l’Europe de l’Ouest, exacerbant une haine anti-judaïque bien ancrée par le siècle des Lumières. Migrants de masse, haine exacerbée…cela vous rappelle quelque chose ? Lorsqu’au XXe un petit moustachu reprendra à son compte la littérature de l’époque pour ses projets industriels, il ne fera en réalité que reprendre à son compte des idées bien ancrées par des siècles de littérature.
A l’affût : l’ennemi
Prêt à nous sauter à la gorge depuis que nous nous sommes vaguement regroupés entre primates buvant à la même mare d’eau croupie, l’ennemi est cet ombre inquiétante tapie derrière cette frontière pour laquelle nos grand parents sont morts. Soyez bien sûrs qu’il n’attend qu’un instant d’inattention pour venir égorger nos fils et nos compagnes. Voilà pourquoi nous n’hésitons pas à partir au son des tambours, parfois fleur au fusil, nous enterrer vivants dans des boues que nous ne connaissions que de nom.
Du Sarrazin au terroriste islamiste, en passant par le Prussien ou l’Anglois, l’Ennemi a l’immense avantage d’être parfaitement identifiable. Pas de déguisement pour ce dernier : il est sale, répugnant et on l’entend mugir un charabia incompréhensible dans NOS campagnes. C’est un comble.

Fourbe : l’immigré
Si certains Loups se limitent à se déguiser grossièrement en Mère-Grand, d’autres n’hésitent pas à tenter de se grimer grossièrement en citoyen lambda. Champion de la fourberie : l’immigré. L’immigré est parmi nous, c’est même à ça qu’on le reconnaît. De fait il profite du gîte et du couvert, et dans un premier temps ça ne dérange personne. Mais quand le couvert vient à manquer d’étranges questions résonnent derrière nos écrans. Pourquoi un bon français doit se priver ? Au fond nous étions là avant non ? Nous « méritons » – le mot est lâché – plus que lui non ? Les ritals fin du 19e, les polaks en 1930, les portos et espingouins en 1960, les bougnoules fin du 20e…tous ces Loups sont venus voler le pain du vrai français de souche. Certains mauvais esprits se demanderont ce qui reste de ladite « souche », au vu de la fréquence des vagues successives d’immigration.
Les autres, sans aucun doute tous descendants directs de Charlemagne, défendront l’intégration à la française : pour l’immigré d’hier, devenir français, c’est avant tout pouvoir haïr l’immigré d’aujourd’hui. Une belle preuve d’assimilation.
La meute : le migrant
Dernier arrivé dans la famille des Loups qui ont fait l’Histoire, le migrant ressemble à s’y méprendre à un immigré, mais en plus nombreux. Là où l’immigré s’insinue insidieusement dans le pays qu’il infiltre, les migrants arrivent en meute, sans doute pour compenser les pertes des femmes et enfants avalées par des vagues joueuses. Les peuples européens apeurés se blottissent donc accroupis derrière leurs volets, dans l’espoir que, tels les armées de Sauron, ces hordes de métèques seront avalées par un gouffre béant. Quant au migrant à proprement parlé, le petit cochon hongrois lui tire dessus, le petit cochon suédois lui vole ses biens, le petit cochon français vote décomplexé. A la surprise générale, la portée dissuasive de ces mesures restent pour l’instant inférieure à celle de voir sa famille mutilée par un obus.
L’énumération de ces Loups n’est pas une vaine chose.
Elle nous amène à nous poser 3 questions.
Comment faire un bon Loup ?
Le Loup doit, par définition, déclencher en nous une peur irrationnelle. Le Loup véritable -l’animal- a fait à priori bien moins de morts que la maladie ou le moustique. Pourtant il est la star des contes de notre enfance. Mais qui voudrait lire Le petit pestiféré ? Ou Pierre et le Moustique ? Le Loup doit inspirer une peur qui dépasse de très loin la réalité du danger qu’il représente.
Qui désigne les Loups ?
Je les vois déjà venir, la bande de gauchistes conspirationnistes, qui allez accuser les politiques et les médias. . Certes les premiers apprécient les Loups pour masquer la crasse de leur incompétence, les deuxièmes pour vendre du Canard WC. Chacun son fardeau. Mais se limiter à les pointer du doigt seraient trop simpliste. Le peuple prend le Loup qui l’arrange. Dans Le Cimetière de Prague, Simonini doit rédiger un faux destiné à répandre l’opprobre sur les Juifs et nous donne alors un précieux conseil : « pour paraître authentique un faux ne doit divulguer que ce que les gens pensent déjà savoir »…et donc les conforter dans leurs propres certitudes. Le succès viral de documents falsifiés sur les « assistés » du RSA ou les fables entendues sur l’invasion de migrants doivent nous rappeler que les médias donnent avant tout au peuple ce qu’il demande.
Pourquoi avons-nous besoin des Loups ?
C’est un fait : au fil de l’Histoire nous avons toujours, siècle par siècle, minute par minute, eut un Loup sur lequel rejeter toutes nos craintes et nos frustrations. Dès lors le combat pour le défendre, ou pire encore, les appels à la rationalité, semblent tout à fait vains. Nous avons un besoin, enraciné au plus profond de nous, du Loup. Il doit être représentable (pas comme la finance, ou le chômage), socialement éloigné de nous (pas comme les dirigeants ou les nantis, que l’on envie au fond) et craint également par notre entourage (ce qui nous rapproche).
Enfants toujours blottis dans nos couettes, primates terrorisés tout juste levés sur nos pattes arrières, nous avons besoin du Loup pour donner un sens à nos peurs. Sachons en avoir conscience quand pointe en nous cette Haine instinctive, que trop aiment à déverser dans des médias avides de bas instincts.