Quelle différence entre un journaliste et Quicky le lapin Nesquik ?

Ami journaliste, je m’inquiète pour toi. Comme tu ne l’ignores sans doute pas, il y a quelques jours Bernard Arnault, piqué au vif dans son orgueil de fraudeur fiscal, a tiré sur le messager. Pour punir Le Monde de faire son travail et de révéler ses combines douteuses, il décida d’en retirer toutes les publicités du groupe LVMH qu’il a l’honneur de présider.

La partialité des médias vis-à-vis des grands groupes qui les possèdent fait régulièrement les gorges chaudes de quelques tribuns politiques en manque de visibilité sur facebook. Et il est vrai que les chiffres et les faits mis bout à bout son troublants, et insinuent en nous le doute.

Avec Bernard toutefois nous avons passé ce cap : le doute n’existe plus. Toute entreprise de notre beau pays, du journal Le Monde jusqu’à l’épicier en bas de chez moi, en passant par tous les médias, a les yeux rivés sur son chiffre d’affaire et ses bénéfices. C’est là sa seule manière d’exister et de perdurer. L’agacement de Bernard coûte au monde la bagatelle de 600 000 €, soit 15% de son bénéfice. Qui ira prétendre que la sélection des prochains sujets d’actualité ne s’en trouvera pas biaisée ?

J’en vois certains qui hurlent au scandale, tonitruant que plus qu’un simple métier le journalisme est une passion. Faisant fi des l’argent et des grands groupes, le Journaliste reste droit dans ses bottes, bombe le torse devant l’adversité, et pourfend de son stylo les mécréants et les cuistres, au nom de l’Information et la Vérité. Bref : pas un mot sur son prêt immobilier et la crèche du petit dernier à financer. Et quand bien même le Journaliste passionné existe, il aura toujours besoin d’un employeur. Et celui-ci, c’est son dur labeur, doit s’assurer que l’ensemble de la structure fonctionne. « Tu veux parler de l’exploitation des petits indiens par Inditex et H&M Jean-Jacques ? Tu sais que ça peut nous coûter 1M€ ? C’est toi qui ira expliquer à Annie et toute son équipe que ce n’est pas la peine qu’ils viennent lundi ? ». Ami Journaliste, tu claqueras sans doute la porte au nom de tes convictions, mais tes convictions n ‘auront plus de tribune où s’exprimer.

Voilà pourquoi je m’inquiète ami Journaliste. Car, de cette longue glissade dont Bernard a étalé les premières traces de savon, nous en arriverons à ne plus rien croire de ce que tu nous racontes. Comment savoir si cette critique de Coca Cola est le fruit de convictions journalistiques, ou simplement que Pepsi sponsorise le nouveau site web de ton journal ? Lorsqu’un média vantera les bienfaits du glyphosate faudra-t-il chercher combien de pubs Monsanto diffuse-t-il ? Si je veux, demain, lancer le Médiator 2.0 en toute discrétion, me suffira-t-il d’acheter de l’espace publicitaire chez les 10 plus grands médias français ?

En dépendant autant de leurs annonceurs les médias prennent le risque de semer la confusion, et plus uniquement chez les comploto-dieudonistes. Demain quelle différence entre un journaliste, un chroniqueur et Cerise de Groupama ? Ou Quicky le lapin Nesquik ? Tous font le show pour ceux qui les paient. Cerise et Quicky ont la sincérité de ne rien prétendre de plus.

Des solutions existent pourtant. Si Le Monde a dû renoncer à 600 000 €, le groupe LVMH a dû lui renoncer aux recettes à engranger par cette publicité. Soit un montant bien supérieur encore. Au nom de l’orgueild de son dirigeant. Mais si demain tous les journaux faisaient front, au nom d’un corporatisme journalistique qu’on leur reproche tant, et refusaient de diffuser les annonces de LVMH ? De combien priveraient-ils le groupe ? Combien de temps avant que LVMH ne cède ? Ne serait-ce pas un fabuleux message que celui-ci : « Notre vérité n’est pas à vendre » ?

Un bon mec disait – Oscar Wilde je crois : « la vérité c’est ce qu’il est rentable de croire ». Si les journalistes ne font rien, lorsqu’un des leurs est injustement puni pour faire son travail, ils corroborent de plein gré cette assertion, et avouent leur impuissance. Et la différence entre eux et Quicky n’en deviendra alors que plus ténue encore.