C’était un doux soir d’été, les derniers rayons du soleil terminaient de caresser le sable alors qu’une lune indiscrète pointait déjà son nez entre les rares nuages. Sur la plage le petit Chiffre et sa maman attendaient, ainsi qu’une dizaine d’autres Chiffres, leur tour pour monter sur l’embarcation. L’écume leur embrassait les chevilles au gré des vagues, leurs pieds nus s’enfonçaient dans le sable mouillé. L’air, immobile, était tiède, mais maman Chiffre avait tout de même emmitouflé le petit Chiffre en prévision de la nuit à venir. Lorsque son tour vint elle attrapa son précieux paquet d’une main et de l’autre se hissa péniblement à bord. Elle n’avait pas mangé depuis plusieurs jours : ce fut très essoufflé qu’elle s’assit avec le petit Chiffre contre le bois vermoulu. Celui-ci sentait le sel, la sueur et la peur. La traversée serait longue. Dans un raclement sourd l’embarcation s’élança péniblement, laissant derrière elles des traces de pas dans le sable, que les vagues et le vent finiraient par effacer. Aucun des Chiffres à bord ne se retourna.
Au large la Vague les attendait. Elle était jeune, ambitieuse, et habitée par un incommensurable rêve de gloire. Vide affectif ou crise adolescente ? Cette recherche de célébrité l’obsédait. Mais comme chacun sait : rien ne ressemble plus à une vague qu’une autre vague…et à la nuit tombée les étoiles ne daignaient même pas se refléter dans l’obscurité de son eau trouble. La jolie Vague pleurait alors des larmes de sel, dans l’anonymat où sa condition la jetait. Elle pensait souvent avec envie à sa lointaine cousine, celle qui avait réussi. Profitant d’un tremblement de terre qui l’avait gonflée de courage elle avait pu raser une partie du Japon. Une poignée de minutes qui l’avait jeté sur le devant de la scène et l’avait fait rentrer dans l’Histoire. Tout ce que notre petite Vague désirait ! Mais en méditerranée les tremblements de terre étaient rares, il lui fallait trouver un autre moyen.
La Vague connaissait bien les Chiffres. Elle en avait accompagné plus d’un au Pays des Statistiques. Plusieurs centaines, voire milliers, elle ne les comptait plus. Elle les y envoyait avec toute l’application et la passion qui faisait la fierté de ses parents. Toute les nuits elle les traquait sans relâche, se gonflait sous les embruns, envoyait ses longues et puissantes tentacules d’écume les saisir au vol pour les emporter avec force vers leur destin : le Pays des Statistiques. Là-bas les y attendaient les Graphiques et les Courbes, monstres gloutons qui happaient les chiffres d’un souffle, et les transformaient alors en un point anonyme d’une Statistique absconse. Aucun Chiffre n’en réchappait. Et avec eux disparaissaient les ambitions de gloire de la Vague. C’était, paraissait-il, le destin de tous les vagues : rester aussi anonyme que les Chiffres qu’elles emportaient. Mais cette nuit-là la Vague avait un plan. Les Graphiques et les Courbes n’auraient pas le dernier mot, elle en était sûre. Lorsqu’elle s’élança, dans l’air tiède du crépuscule, elle regarda les étoiles différemment, impatientes de les voir scintiller en ses flancs.
Certains Chiffres, les plus fortunés, embarquaient sur des bateaux solides et traversaient la nuit sans autre blessure que regret de leur terre. Maman Chiffre et le petit Chiffre n’étaient pas de ceux-là. Leur embarcation était frêle et peu adaptée à la haute mer. Alors qu’elle ne les approchait que pour les observer, la Vague fit basculer sans même le vouloir quatre Chiffres par-dessus bord. Elle ne leur jeta pas un regard : son projet était d’une autre envergure. Car dans le pâle clair de lune elle avait déjà repéré maman Chiffre et son petit, et elle n’aurait pu rêver mieux. Enthousiasmée par cette rencontre elle fit volteface, s’enroula autour du bateau avec ardeur et se lança dans une valse enjouée avec son infortuné cavalier d’un soir, dont le bois vermoulu grinçait déjà contre elle. Un sinistre craquement plus tard tous les Chiffres se retrouvèrent aux milieux des vagues, paniqués par le froid de l’eau et le goût du sel qui s’engouffrait dans leur gorge. Aucun d’eux n’eut droit aux faveurs de la Vague : à la lueur de la lune elle arpentait les ruines de l’embarcation à la recherche de maman Chiffre et son petit. Auraient-ils déjà coulé ? Un frisson parcourut sa crête…Mais au détour d’un bidon en plastique auquel s’accrochait un Chiffre toussotant, elle eut un soupir de soulagement. Maman Chiffre et son petit se trouvaient là, surnageant maladroitement. Ils se parlaient. La Vague ne parlait pas le Chiffre mais elle comprit que la Maman essayait de rassurer son enfant. Ce dernier l’écoutait. Malgré son jeune âge il semblait savoir vaguement nager. Il écoutait et ne disait mot, les yeux emplis de courage. La Vague eut une bouffée de tendresse en les voyants, et sa mission lui apparut alors d’autant plus juste.
Elle noya la maman Chiffre d’une passe, pourtant peu appuyée. La Vague se dit qu’elle était sûrement mal nourrie. L’eau salée s’engouffra dans ses poumons en un instant et son corps, sans doute lesté par le maigre bagage qu’elle emportait, coula rapidement vers l’abîme bleutée du pays des Statistiques. L’eau était claire, la lune généreuse : la Vague put la regarder longuement s’éloigner d’elle, émue. Mais à peine avait-elle parcouru quelques mètres qu’un Graphique qui passait par là l’avala. Maman Chiffre avait disparu dans les Statistiques, à jamais immortelle et anonyme. La Vague en eut un frisson. Lorsqu’elle se retourna le petit Chiffre n’avait pas bougé. Il la regardait fixement, de ses yeux noirs profonds, d’un air de défi. Malgré son jeune âge il serait vaillant, elle le savait. Sans plus attendre la Vague l’enlaça et l’entraîna dans une danse endiablée. Etrange spectacle que ces deux êtres, l’un fait de chair et l’autre d’eau, pris dans une étreinte à l’issue inéluctable. Après de nombreuses passes la Vague sentit enfin son cavalier vaciller. Elle put alors s’engouffrer dans sa gorge, pénétrer ses poumons et laisser la lame de son écume arrêter son cœur. Enfin…La Vague était si fatiguée…Mais elle savait que le plus dur restait à faire. Elle pensa aux étoiles et, prenant le corps du petit Chiffre dans son creux, s’élança vers l’autre bout de la mer. Ce Chiffre là les Graphiques et les Courbes ne l’auraient pas, elle s’en fit la promesse.
De courant chauds en courant froid, survolant les haut fonds comme les profonds abysses, elle coupa tous les courants habituels, pour filer droit vers le Nord. Sous elle l’observaient, tapis dans les fonds bleus, les Graphiques et les Courbes, gueules ouvertes, dans l’espoir qu’elle lâche son précieux paquet. Peine perdue : l’enroulant perpétuellement dans son onde, devant parfois rebrousser chemin pour le rattraper, la Vague s’évertuait à conserver le petit Chiffre en son sein. Elle voyagea ainsi toute la nuit, et l’azur avait gommé les étoiles lorsqu’elle atteint enfin la côte. Tant mieux : les forces venaient à lui manquer, et seul l’espoir d’un dénouement proche lui redonna du baume au cœur. Elle ne se précipita cependant pas, et parcourut encore quelques lagunes avant de trouver ce qu’elle cherchait. Elle les repéra entre deux dunes, occupées par leurs activités d’humain, incompréhensibles pour une vague. Peu importe : ils étaient là, et elle se laissa glisser vers eux dans un feulement. Elle regarda une dernière fois en elle, émue, le corps encore frais du petit Chiffre. Un vent léger la poussait vers le sable, et elle put enfin se laisser aller, sereine. Elle lécha le chaud rivage. Une première fois, rapide, la fit repérer par une poignée d’humains. Une deuxième fois, plus longue, tous les occupants de la plage la fixèrent …à la troisième elle laissa glisser sur le sable son précieux contenu. Alors qu’elle s’éloignait elle observa ses spectateurs, pas peu fière de son petit effet. Ils restaient immobiles, les yeux rivés sur le petit Chiffre. Leur peau rougie par le soleil était devenue livide.
Elle avait choisi le mieux habillé et surtout le plus blanc possible, elle savait que ces choses-là comptaient. Une peau trop froncée et des guenilles trop sales eurent pu entacher son petit effet. Jeté sur la plage ou pas, il serait alors resté Chiffre, c’est bien triste mais qu’y peut-on ma bonne dame ? On ne peut pas sauver tout le monde tout de même ? Mais si la Vague, au bout de la mer, s’était certes emparé d’un Chiffre, elle avait sur la plage livrée un Petit Garçon. Avec son petit T-Shirt remonté sur son ventre gonflé par l’eau, ses yeux ouverts plongés dans le sable humide, il ressemblait à s’y méprendre à un petit frère, un neveu, ou à un fils. Celui-ci n’irait pas disparaître dans des graphiques abscons et des courbes comparatives. Il irait hanter les esprits des habitants de ces pays dont les Chiffres rêvaient tant. Les humains sur la plage s’agitaient désormais bruyamment, et le soleil se reflétait comme autant de flashs sur les écrans des téléphones portables.
La gloire pour la Vague, cette fois, fut au rendez-vous. On parla d’elle dans tous les médias du monde entier, pendant des semaines. Où qu’elle allait les bises et les embruns de retournaient sur son passage, n’osant s’approcher, intimidés. Les étoiles, éternelles narcissiques, se bousculaient pour pouvoir se refléter sur son eau limpide. La Vague était aux anges, c’est peu de le dire. Projetée au firmament, gonflée de sa fatuité, elle passait ses journées à déambuler au gré des courants, tendant l’oreille aux murmures d’admiration qui bruissaient autour d’elle.
Ce fut au cours de ces pérégrinations qu’elle retrouva, au détour d’un cap, sa cousine Tsunami. Bien loin de l’image que la Vague s’en faisait, celle-ci avait grise mine, et son eau trouble ne reflétait qu’une profonde tristesse. Interloquée la Vague fut à sa rencontre, et lui demanda d’où venait cette lassitude, elle qui avait tant réussi. Las, lui répondit Tsunami, mes belles années sont derrière moi. La Vague s’inquiéta pour elle : et le Japon ? La célébrité ? Les étoiles ? Les étoiles sont bien versatiles lui répondit Tsunami, et aussitôt que le monde m’a oublié elles sont allés se refléter ailleurs. Oublié ? Demanda la Vague. Oui ma chère cousine : oubliée. Quelques catastrophes plus tard et le monde oublie, et réitère les même erreurs, qui iront faire la célébrité d’autres jeunes vagues arrivistes. Et refusant d’en dire plus elle s’en alla soudain, sans les méandres d’un courant froid. La Vague resta figée sur place, consternée. Serait-ce possible ? Est-ce mon destin aussi ? Elle n’osait y croire…Le monde oubliera-t-il un jour mon Petit Chiffre ?